Bonjour Mr Piketty,

Bien sûr admiratif de votre travail je me suis précipité sur "Capital et Idéologie" dont je viens de finir l'introduction. Chacune des parties étant presque un livre à elle toute seule et mes intuitions lors de la lecture de l'introduction du "Capital au XXIème siècle " (occidentalo centré etc.) s'étant révélées justes à la lecture complète je vous fais part de mes réflexions sur le chapitre d'introduction  de votre nouveau livre.

  • A propos de la courbe de l'éléphant de Milanovic que vous présentez P41 (ci dessus): Pourquoi réfléchir à partir des "50% les plus pauvres"? Vous ne le justifiez pas. La courbe s'inverse à 65% et inciterait à parler des 65% et non des 50%. Le second groupe qui se dégage serait de 65% à 90% (voir même 99%!), enfin les 10% ou les 1% les plus riches.

L'enjeu? C’est que les classes populaires des pays riches ne seraient pas alors coupées de celles des pays du Sud. Vous avez dit idéologie? C’en est une implicite que de choisir arbitrairement une césure à 50%. Elle rappelle celle que je décris dans l'article sur les gilets Jaunes à propos des classes moyennes, fixées arbitrairement  par beaucoup d'auteurs à 50% de la population active, ce qui permet  de diviser les classes populaires en deux parties, et de prétendre que les classes moyennes sont majoritaires dans les pays occidentaux. Mais cela implique pour la France par exemple de fixer à 1265 € le seuil minimum de revenu mensuel pour faire partie des classes moyennes  alors que le smic est à 1521 €! Près de 300 € en dessous du smic et on ferait partie des classes moyennes? Non-sens!

Partir des 65% et non des 50% a aussi le mérite de dessiner l'alliance de classe nécessaire: unité des classes populaires (65% à 70% de la population active), 30 % de classes moyennes et isolement des 1%. La question est: on cherche à unir les classes populaires (70%) ou on les divise (ce que fait le seuil de 50%)?

  • Votre choix de parler des 50% les plus pauvres aggrave les choses  (si vous aviez pris 65% vous auriez peut être hésité sur le terme de pauvre?) car ces gens avant d'être pauvres, sont des travailleurs, c'est eux qui créent les richesses dont ils sont spoliés. De plus ils ne se contentent pas d'être passivement des "pauvres", ni même d'être des producteurs de richesses, mais ils  luttent contre cette situation injuste comme le montre le mouvement des  gilets jaunes à laquelle votre introduction, étonnamment pour un livre traitant de l'inégalité,  ne fait pas référence.
  • L'expression que vous reprenez souvent de "classes défavorisées" appuie le trait à propos des pauvres. Défavorisées par qui? Dieu? Non! Spoliées des résultats de leur travail! Cette vieille notion condescendante de "classes défavorisées" annonce sans doute votre projet: réinventer la sociale démocratie sous le nom de social fédéralisme. Ce choix de réinventer la sociale démocratie au lieu de réinventer le communisme semble fait à priori (procès d'intention? les explications seront dans la suite du livre?) alors que l'échec de cette dernière est encore plus manifeste que les échecs communistes (à ce sujet voir "Réinventer le communisme").
  • Je comprends tout à fait lorsque vous indiquez (Comme Harari) la nécessité d'un "récit" mais vous donnez l'impression  que ce récit sera conçu par les "sachants", experts et autres et descendra sur les pauvres, peu éduqués, d'où l'absence de référence non seulement aux gilets jaunes mais à tout mouvement social. Ca ressemble à un "défaut professionnel", à la justification un peu exclusive du rôle des intellectuels. Je crois plutôt que le récit d'émancipation et le contenu de l'idéologie que, comme vous, je crois nécessaire au changement, se fait par des intellectuels, mais en lien dialectique avec le mouvement social et ces intellectuels ne peuvent être pertinents qu'en acceptant d'apprendre du mouvement social.   
  • Je me réjouis que vous ayez pu accéder aux données sur l'Inde,  le Brésil etc. mais je crains à ce sujet que vous n'ayez pas totalement saisi ma critique au "Capital au XXIème siècle": Je comprenais tout à fait que les statistiques manquent concernant les pays du Sud. Le reproche du caractère occidentalo centré du livre était principalement le fait de ne pas tenir compte dans les pays riches, du rapport avec les pays du Sud. Schématiquement si Londres et New York sont aujourd’hui les capitales mondiales de la finance et du monde riche c'est aussi parce qu'elles ont été les capitales mondiales de l'esclavage "industriel", puis du colonialisme puis de l'impérialisme. Ce qu'exprime le mouvement "décolonial" sud-américain: si les pays colonisés ont connus la décolonisation (imparfaitement!) les pays colonisateurs (France, USA, UK etc.) pas encore! Autre exemple la "découverte de l'Amérique" vue de l'autre côté c'est "le début de l'invasion".
  • D'autres points me font tiquer comme prétendre que pour le marxisme "L'état des forces économiques... déterminerait presque mécaniquement la superstructure idéologique". Non justement surtout pas mécaniquement, dialectiquement... etc.

Croyez bien que ces remarques ne m’empêcheront pas de lire votre livre, comme le premier, avec attention jusqu'au bout, et probablement de l'utiliser tout autant que le premier car il aborde des questions passionnantes. Le travail que vous faites est impressionnant, sérieux  et très très utile. Pas seulement par la documentation rassemblée mais par le fait que vous abordez de front la question principale de l'inégalité et que vous abordez également de front la solution: la question de la propriété. Je continue la lecture.

Cordialement

Jacques Lancier